La princesse Anna de Noailles (1876-1933), est une
romancière et poétesse d'origine greco-roumaine de culture
française. Première femme commandeur de la légion d'honneur,
créatrice du prix fémina, habituée des salons , elle est
l'amie de Gide, de Barrès, de Valéry, de Cocteau... son oeuvre,
inspirée par Hugo, Lamartine, Sand, très lyrique, est imprégnée de
rêveries végétales, d'images à la fois classiques et
romantiques. Sensible à la fuite du temps, nombre de ses
poèmes sont teintés de mélancolie plus ou moins amère, plus ou
moins sombre.
J'ai découvert cet auteur, injustemment bannie des
manuels scolaires, il y a très peu de temps. Après avoir lu son
roman le Visage émerveillé -qui vaut le détour au moins
pour son bizarerrie-, je me suis penchée avec plaisir sur sa
poésie, qui m'a profondément séduite. Voici quelques uns de ses
plus beaux vers, extraits pour certains de son recueil Le Coeur
inombrable:
Il fera longtemps clair ce soir
Il fera longtemps clair ce soir, les jours
allongent,
La rumeur du jour vif se disperse et s'enfuit,
Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,
Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent...
Les marronniers, sur l'air plein d'or et de lourdeur,
Répandent leurs parfums et semblent les étendre ;
On n'ose pas marcher ni remuer l'air tendre
De peur de déranger le sommeil des odeurs.
De lointains roulements arrivent de la ville...
La poussière, qu'un peu de brise soulevait,
Quittant l'arbre mouvant et las qu'elle revêt,
Redescend doucement sur les chemins tranquilles.
Nous avons tous les jours l'habitude de voir
Cette route si simple et si souvent suivie,
Et pourtant quelque chose est changé dans la vie,
Nous n'aurons plus jamais notre âme de ce soir...
Il n'est pas un instant
Il n'est pas un instant où près de toi couchée
Dans la tombe ouverte d'un lit,
Je n'évoque le jour où ton âme arrachée
Livrera ton corps à l'oubli. [...]
Quand ma main sur ton coeur pieusement écoute
S'apaiser le feu du combat,
Et que ton sang reprend paisiblement sa route,
Et que tu respires plus bas,
Quand, lassés de l'immense et mouvante folie
Qui rend les esprits dévorants,
Nous gisons, rapprochés par la langueur qui lie
Le veilleur las et le mourant,
Je songe qu'il serait juste, propice et tendre
D'expirer dans ce calme instant
Où, soi-même, on ne peut rien sentir, rien entendre
Que la paix de son coeur content.
Ainsi l'on nous mettrait ensemble dans la terre,
Où, seule, j'eus si peur d'aller ;
La tombe me serait un moins sombre mystère
Que vivre seule et t'appeler.
Et je me réjouirais d'être un repas funèbre
Et d'héberger la mort qui se nourrit de nous,
Si je sentais encor, dans ce lit des ténèbres,
L'emmêlement de nos genoux...
Le jardin et la maison
Voici l'heure où le pré, les arbres et les
fleurs
Dans l'air dolent et doux soupirent leurs odeurs.
Les baies du lierre obscur où l'ombre se recueille
Sentant venir le soir se couchent dans leurs feuilles,
Le jet d'eau du jardin, qui monte et redescend,
Fait dans le bassin clair son bruit rafraîchissant ;
La paisible maison respire au jour qui baisse
Les petits orangers fleurissant dans leurs caisses.
Le feuillage qui boit les vapeurs de l'étang
Lassé des feux du jour s'apaise et se détend.
- Peu à peu la maison entr'ouvre ses fenêtres
Où tout le soir vivant et parfumé pénètre,
Et comme elle, penché sur l'horizon, mon coeur
S'emplit d'ombre, de paix, de rêve et de
fraîcheur...